November 17, 2018

La Francophonie au rythme du monde

SE Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie et António Guterres, Secrétaire général des Nations unies.

Par SE la Très Honorable Michaëlle Jean, III Secrétaire générale de la Francophonie.

Alors que nous nous préparons à tenir le XVIIe Sommet de la Francophonie à Erevan, en Arménie, les 11 et 12 octobre prochain, les mots prononcés par le Président sénégalais Léopold Sédar Senghor, à quelques mois du tout premier Sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie, à Versailles en 1986, me reviennent et s’imposent plus que jamais comme une évidence : « Notre Francophonie n’est ni une tour ni une cathédrale. Elle s’enfonce dans la chair ardente de notre temps et ses exigences ».

C’est pour répondre aux exigences sans cesse renouvelées d’un monde en perpétuel mouvement, que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), à la demande de ses pays membres, se mobilise comme jamais, pour la paix, la démocratie, les droits et les libertés.

Depuis ma prise de fonctions, le 5 janvier 2015, notre espace a connu, par exemple, un nombre record d’élections, principalement en Afrique. En à peine 4 ans, l’OIF constamment sollicitée, aura déployé, dans une trentaine de pays, plus d’une centaine de missions d’appui technique, politique et d’accompagnement des processus électoraux, en plus d’une cinquantaine d’autres missions de facilitation et de médiation, bien adossées aux expertises de nos nombreux réseaux institutionnels.

Agir en faveur de la paix, de la démocratie, des droits et des libertés, c’est aider tous ces pays à maîtriser leur destin politique. L’Organisation a ainsi dû élaborer des stratégies de soutien adaptées à un contexte nouveau, marqué par des aléas dans l’évolution politique de plusieurs de ces États de l’espace francophone qui, pour la plupart, sortent de crise.

Dans un système démocratique, les élections constituent le fondement de la légitimité des autorités politiques et l’un des critères pertinents de leur classification, elles revêtent un enjeu particulier en raison du sens qu’elles donnent au politique. Cependant, eu égard aux spécificités de chaque contexte, il apparaît qu’elles constituent parfois une épreuve difficile de la démocratie, voire une source potentielle de tensions, de crises, de conflits.

L’expérience a révélé que l’évolution progressive des États vers un pluralisme démocratique se heurte, dans certains cas, à l’absence d’un cadre idéal pour l’organisation d’élections libres, démocratiques et transparentes dans un espace pacifié. Les conflits électoraux ou post électoraux changent de nature et échappent à leurs protagonistes initiaux. En partant d’une localité déterminée, la contestation des conditions matérielles d’organisation d’un scrutin peut, en effet, prendre rapidement un caractère national. La crise politique qui en découle devient sécuritaire, puis se transforme en catastrophe humanitaire.

Du fait de ses spécificités et de sa connaissance du terrain, je me félicite que l’OIF s’impose désormais comme un acteur incontournable des relations internationales, reconnu par toutes les organisations multilatérales partenaires, au premier rang desquelles l’ONU.

C’est ainsi que notre Organisation a pris, depuis 2015, une part encore plus active à la mission universelle de construction de la paix et de la sécurité, non seulement parce que près de la moitié des opérations de maintien de la paix déployées par les Nations unies le sont dans ses pays membres, mais aussi parce que les destins des nations sont aujourd’hui étroitement et irrémédiablement liés.

SE Michaëlle Jean, III Secrétaire générale de la Francophonie.

Oui, notre Francophonie, plus que jamais « s’enfonce dans la chair ardente de notre temps et ses exigences ». Au nom des valeurs qui la guident et de ses fondamentaux, elle est aux côtés des pays qu’elle rassemble, aujourd’hui 84 États et gouvernements sur les 5 continents, et des populations accablées par toutes ces menaces transnationales que sont le terrorisme, l’extrémisme, la radicalisation violente, la criminalité organisée, tous ces trafics qui favorisent la corruption, fragilisent l’État de droit, exacerbent les fractures sociales, minent les structures économiques, mettant à mal tous les efforts consacrés au développement humain.

Nous savons aussi, à l’heure où le monde et l’espace francophone font face à un environnement toujours plus instable, combien l’approche préventive, tant structurelle qu’opérationnelle, privilégiée par la Francophonie, reste toujours la plus pertinente. Nous pouvons nous enorgueillir de la mise en place d’un Réseau francophone de prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent pouvant conduire au terrorisme.

Travailler dans l’urgence, mais aussi en amont et sur le long terme, sans jamais nous disperser, forts de notre plus-value, nous amène à contribuer, aux côtés de nos partenaires régionaux et internationaux, à l’élaboration de réponses pluridisciplinaires, concertées, coordonnées, intégrées, inscrites dans une démarche multilatérale plus efficace.

C’est du reste l’un des messages que j’ai portés, lors de la Retraite de haut-niveau organisée par le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, en juin 2018. Et le bénéfice de cette approche inclusive n’est plus à démontrer.

Au rang des exigences de notre temps, il y a l’insertion harmonieuse de nos pays les plus fragiles dans l’économie mondiale en proie à de profondes mutations.
Conscients de la nécessité de réagir face à tous les bouleversements, les chefs d’État et de gouvernement ont voulu que l’économie et l’innovation fassent plus résolument irruption dans notre Organisation, en la dotant, en 2012, d’une Stratégie numérique, en 2014, d’une Stratégie économique et d’une Stratégie jeunesse, auxquelles vient s’ajouter la Stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes réclamée au dernier Sommet d’Antananarivo en 2016 pour être adoptée au prochain rendez-vous à Erevan.

Le temps presse. La réduction des fractures économiques, la lutte contre la pauvreté et le réchauffement climatique nécessitent une mobilisation sans précédent et une inclusion de toutes les forces vives, au premier rang desquelles les femmes, qui en 2050 seront 350 millions dans l’espace francophone, et les jeunes, qui, dans nombre de nos pays, représentent déjà plus de 60 % de la population.

Il nous faut investir massivement dans ce capital humain, briser le cycle du chômage chronique des jeunes, faire sauter les verrous qui cadenassent l’apport économique des femmes.

Michaelle Jean, Secretaire Generale de la Francophonie en visite à Bangui et Bambari, avril 2017.

J’en ai fait clairement l’une des priorités de mon mandat. Le Programme de promotion de l’entrepreneuriat des femmes et des jeunes déployé, pour commencer, dans 13 pays d’Afrique subsaharienne et de l’océan Indien, aligne déjà ses premiers résultats : nous avons, en deux ans, créé ou consolidé 93 Structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat innovant, soutenu plus de 20500 femmes et jeunes entrepreneurs et porteurs de projets, qui ont généré à leur tour quantité d’emplois, impulsé vigoureusement des chaînes de valeur et sont des moteurs de croissance. Nous avons construit des plates-formes d’échanges, d’interfaces et de réseautage. La dernière en date, opérationnelle et performante, est celle des femmes entrepreneures qui ont souhaité qu’elle soit aussi ouverte aux hommes et aux jeunes.

Cela étant, rien ne peut remplacer la possibilité pour les entrepreneurs de se rencontrer. La mobilité demeure un enjeu. Il est urgent d’en finir avec tous les blocages, les préjugés ou les amalgames qui, au XXIe siècle encore, entravent la libre-circulation de ces jeunes, ces femmes et ces hommes du Sud, actifs dans des secteurs clés de l’économie, de la création, de l’innovation, ces talents, ces forces vives, qui ne demandent qu’à se révéler et à se dépasser dans l’excellence. Les tenir à l’écart est une réelle injustice qui nous dessert tous et génère un énorme déficit.

Dans le secteur du numérique, nous avons multiplié les actions pour que se concrétise la volonté de la jeunesse francophone d’entreprendre, d’innover, dans les domaines les plus variés, et pour faciliter l’appropriation des nouvelles technologies par tous nos pays en développement qui aspirent à l’émergence.

Michaelle Jean, Princess Sophie de Roumanie. Sheikh Rashid Al Khalifa, Princess Ede Saphieha-Rozanska, exposition “Les Roses de Bagatelle” Sheikh Rashid Al Khalifa. Guerlain. 05/2018 © david atlan

En appui à la mise en œuvre de cette stratégie, nous lancerons à Erevan, à l’initiative du Bénin, le premier « Réseau francophone des ministres chargés du numérique ». Ce Réseau renforce la coopération active et diversifiée qui nous caractérise. À l’ère de la révolution technologique, nous ne saurons que mieux nous mobiliser, contribuer à la réflexion menée dans ce domaine dans les instances diplomatiques multilatérales et lors des grands rendez-vous sur ce sujet crucial inscrits à l’agenda international. L’expérience nous a montré l’utilité de nos concertations régulières et stratégiques : celles du Réseau des ministres des Affaires étrangères lors de l’Assemblée générale des Nations unies ; ou encore, celles du Réseau des ministres chargés du statut de la femme, chaque mois de mars, à New York; celles des Réseaux des ministres des Finances, du Commerce et de l’Industrie lors des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international ou des conférences ministérielles de l’Organisation mondiale du commerce.

Avec, dans ses rangs, près de la moitié des États membres de l’ONU, l’OIF s’impose aussi désormais comme une véritable force de coalition et de proposition dans les grandes négociations internationales, comme lors des conférences de Paris, de Marrakech et de Bonn sur le climat. Notre Organisation y a joué un rôle de premier plan, grâce à l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD), qui fête cette année ses 30 ans d’expertise au service de nos populations.

Toutes nos actions, nous les menons de manière intégrée, en co-construction avec les secteurs publics et privés, la société civile, les femmes et les jeunes qui ne cessent de réclamer plus de compétences et de capacités, l’accès à une éducation de qualité tout au long de la vie, à une formation professionnelle, technique et technologique adaptée aux réalités socio-économiques de nos pays et qui facilite leur insertion dans le monde du travail.

Concertation de l’UNESCO avec l’OIF en faveur du Partenariat mondial pour l’Education New-York, siège des Nations unies, 22 septembre 2017.

C’est pour répondre à cet appel pressant que j’ai fait en sorte que la Francophonie, qui a une longue tradition en matière de coopération éducative, franchisse une étape déterminante avec la mise en place, en octobre 2017, à Dakar, de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFEF), qui rassemble tout ce qui se pense, se produit, s’accomplit dans l’espace francophone en matière d’éducation, de formation et d’innovation. Son mandat est d’accompagner les pays dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques et de programmes novateurs et performants.

La langue française est résolument un formidable trait d’union pour agir sur tous les fronts. Nous l’affirmons, fièrement et sans complexes. Elle est bien cette grande langue de communication internationale, de création et d’innovation, de l’économie, des sciences et de la société de l’information, langue juridique, d’enseignement, de partage de connaissances et de recherche.

C‘est ce qui explique que nous nous mobilisions autant en faveur du multilinguisme dans les organisations internationales, pour le respect du droit fondamental de s’exprimer, de s’informer, de travailler, de négocier dans la langue que l’on maîtrise le mieux. S’il ne viendrait à personne l’idée que démocratie nationale et parti unique sont compatibles, alors, comment prétendre que la démocratie internationale puisse être fondée sur l’usage d’une langue unique ?

Nous voyons le nombre de francophone augmenter, nous sommes maintenant 300 millions sur la planète, et la langue française s’épanouir sur les cinq continents, imbriquée dans une formidable mosaïque de cultures et dans un foisonnement d’autres langues – plus du quart des 6 000 langues encore parlées sur la planète le sont dans les pays de la Francophonie.

Préserver cette diversité linguistique et culturelle nous importe, et c’est aussi une impérieuse exigence de notre temps à l’heure où certains mettent violemment en cause, au nom de particularismes confessionnels ou culturels, l’universalité des valeurs voire des principes de la Déclaration des droits de l’Homme dont nous marquerons le 70e anniversaire le 10 décembre prochain.

Nous ne sommes aucunement en présence d’un choc ou d’une guerre des civilisations, mais d’un combat entre deux projets : l’un fondé sur la destruction, la régression, l’obscurantisme, la haine et la négation; l’autre sur le progrès, l’esprit des Lumières, de toutes nos lumières, l’esprit de fraternité partagé par des milliards d’individus dans le monde, cet humanisme intégral qui nous définit. C’est de ce projet qu’est née la Francophonie, portée au quotidien par des équipes d’hommes et de femmes convaincus et engagés, qui œuvrent avec savoir-faire en déployant toutes nos armes de construction massive. C’est cette « Francophonie au rythme du monde » que nous nous réjouissons de célébrer avec fierté à Erevan, en Arménie, à l’occasion de notre XVIIe Sommet.

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